Aimer ses limites

Notre monde contemporain est un monde de compétition, de concurrence, où règne l’injonction d’être toujours plus fort, plus compétitif, plus beau, plus jeune. Règne de la quantité qui prime sur la qualité.

Or, le chemin du yoga est un chemin qui conduit à l’intériorité, un chemin qui nous permet par la répétition des asanas, la maîtrise du souffle, à prendre conscience du corps, à l’explorer, non de l’extérieur, non comme quelque chose à conquérir, mais de l’intérieur. L’asana aide à entrer dans le corps, à le découvrir et donc à découvrir ses limites.

On peut tempêter, râler, pester contre ses limites, elle resteront toujours des limites. Ce que le yoga nous apprend à faire, c’est à connaître nos limites, à les explorer, à les comprendre, à les respecter et à les aimer.

Photo de Elly Fairytale sur Pexels.com

Connaître nos limites tout d’abord. En effet, très vite les asanas nous placent face à elles : raideurs physiques, muscles pas assez fermes, souplesse réduite, équilibre défaillant… Mais aussi limites mentales, on n’aime pas telle posture, on trouve celle-ci rébarbative, celle-là trop facile, cette autre encore inutile, et cette dernière qui dure trop. On se demande pourquoi on n’arrive pas à faire un asana aussi beau que le prof ou la voisine de tapis, on peste contre son manque de souplesse, on se demande ce qu’on fait là ou bien pourquoi on n’a pas commencé le yoga plus tôt. Bref, les motifs pour laisser le mental mener la danse sont nombreux.

Notre travail est alors de cartographier ces limites, inlassablement par la répétition des postures dans notre pratique, d’observer comment notre corps réagit, comment notre mental réagit également, selon les jours, selon les postures, selon nos émotions, selon nos sentiments. Observer, repérer, identifier, et ne pas juger sont ici essentiels. Nous conjuguons deux attitudes bien connues des pratiquants du yoga qui font partie de l’éthique du yogi : Ahimsa, la bienveillance, envers soi comme envers les autres et Santosha, l’acceptation, c’est à dire se contenter de ce qu’on a, de ce qui nous est donné dans l’instant. Rappelez vous qu’il s’agit de pratiquer sans attendre quoi que ce soit, sans attendre un résultat particulier. Pour parodier une phrase des Évangiles, je dirai bien : « pratiquez, le reste vous sera donné de surcroit ».

Une fois que nous avons repéré nos limites, il faut les explorer et les comprendre. Cela signifie qu’il faut comprendre comment fonctionne ces limites. S’agit-il de limites physiologiques définitives ? La taille d’un os et sa forme ne varieront pas. Je me rappelle un épisode au cours d’une expédition spéléologique où je manifestais ma surprise de voir qu’un de mes camarades, pourtant très mince, n’arrivait pas à passer dans une étroiture. Ce dernier m’expliquât alors que la taille de son fémur ne lui permettait pas de passer sa jambe dans le virage en épingle à cheveux que faisait cette étroiture. Il ne réussirait jamais à passer. Nous aussi nous avons des limites que nous ne pourrons jamais franchir. Inutile de vous évertuer à vouloir absolument obtenir une ouverture de hanches maximale si la tête de votre fémur ne vous y autorise pas.

Photo de Elly Fairytale sur Pexels.com

Mais il y a en revanche des limites qu’il est possible de dépasser, pour aller plus loin. Non pour répondre à cette sacro-sainte (et ô combien détestable) injonction du dépassement de ses limites (toujours plus), mais parce qu’à force de travail et de persévérance (sans rien attendre de spécial), le corps apprend, retient, se laisse faire et accepte. Ce n’est pas MOI qui accepte, qui dirige, qui force, c’est le corps qui décide. Il ne s’agit pas de « maîtriser » la posture, mais de se laisser faire par elle, de se laisser guider, de se laisser conduire, patiemment.

Ce qui prévaut pour les limites physiques prévaut aussi pour nos limites mentales. On ne les dépasse pas à force de volonté, mais avec patience, parce que la pratique façonne le corps qui, à son tour, façonne le mental.

Nos limites étant repérées, cartographiées, comprises, il faut savoir les accepter, qu’elles soient temporaires ou définitives. Accepter que d’un jour sur l’autre elles évoluent, pas toujours dans le sens de ce que nous pensons être le progrès, car le yoga n’est pas une progression linéaire. Accepter que, quoi qu’on décide, quoi qu’on veuille ou espère, les limites sont là. Il s’agit ici de travailler l’acceptation, santosha, de savoir accepter que ici et maintenant, sur notre tapis, les limites sont là et qu’elles sont autres que ce qu’elles étaient ce matin, ou du moins qu’elles se manifestent, se présentent différemment, nous imposent plus ou moins de contraintes. Accepter que ce qu’on croyait avoir compris ou acquis la veille puisse être remis en question dans l’instant. Il s’agit, ni plus ni moins que d’un travail de deuil. Faire le deuil de son idéal, faire le deuil de ses idées de progression linéaire, faire le deuil d’un image de soi (image et imaginaire vont de pair…) , faire le deuil, en fait, de l’illusion d’un « moi » monolithique, constant, qui mènerait le jeu par sa seule volonté.

Tout ceci nous conduit, presque tout naturellement à aimer nos limites. A les aimer parce qu’à force de les fréquenter, on les connaît mieux et on les accepte mieux. A aimer ses limites parce que, de jour en jour, ce sont elles qui nous dessinent, nous façonnent, ce sont elles qui font ce que nous sommes. Connais tes limites et tu te connaitras, telle pourrait être la devise du yogi. Aime tes limites et tu deviendras sage pourrions nous ajouter. Sage, de cette sagesse qui n’a rien de pontifiant, mais qui naît de l’ouverture du coeur (de la conscience), de l’acceptation de ce qui est, de ce qui se présente, à chaque instant.

Photo de Alexy Almond sur Pexels.com

Pour terminer, je dirais que ces étapes ne sont pas nécessairement chronologiques, même si, souvent, le cheminement du pratiquant fait qu’il en prend conscience dans cet ordre. En fait, si nous entrons vraiment dans le cheminement du yoga, ces étapes agissent à chaque fois que nous pratiquons, la plupart du temps à notre insu, jusqu’à ce que la pratique nous conduise à en prendre conscience, ce qui peut nus permettre de placer une intention à tel ou tel moment de la pratique.

Ce ne sont donc pas les asanas « héroïques » ou acrobatiques, des posture « instagrammables » qui font le yogi, mais la façon dont il pratique, conscience du corps, conscience du souffle, présence à la posture, qui va permettre d’apaiser les fluctuations du mental, d’atteindre cette immobilité que la traditionnelle posture de fin de cours, shavasana symbolise parfaitement. Elle fait même plus que symboliser l’immobilité, elle nous y conduit. « Le yoga est la cessation des activités du mental » (yogah cittavrittinirodhah. Yoga sûtras de Patanjali 1.2)

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