Lâcher prise

Nous avons tous entendu cette injonction « lâchez prise », que ce soit dans un cours de yoga ou dans une lecture sur un réseau social quelconque. Mais qu’est-ce que ça veut dire au juste ? Se moquer de tout ? Cela ne semble pas aller dans le sens des enseignements de maîtres du yoga ou de ceux du bouddhisme. Faire le vide ? Toutes nos expériences que ce soit en yoga ou en méditation nous montrent qu’on ne fait jamais le vide. Alors, ça veut dire quoi ?

Parce que c’est bien joli de ressasser qu’il faut « lâcher prise », mais concrètement, on s’y prend comment ? Si la « lâcher prise » est si important (et il l’est) cela vaut la peine de s’interroger sur ce que cela veut dire.

Comment lâcher prise face à la douleur ? Comment lâcher prise quand on est assailli par des émotions négatives ou des sensations inconfortables ? Mais aussi, faut-il lâcher prise quand on est assailli par des émotions positives, des sensations agréables ? Et surtout lâcher prise pour quoi faire, pourquoi ?

Pour répondre à ces questions, il faut peut-être commencer par une autre question : qui tient, qui s’agrippe aux émotions, aux sensation ? Le yoga en référence au Samkhiya répondra « ahamkara », c’est à dire l’identification de tout un chacun à un « soi » individuel (« jiva« ) et l’attachement à cet « égo », à ce « je ». C’est cet ahamkara qui fait que l’individu peut se percevoir comme individu, c’est à dire séparé des autres.

De l’Ahamkara naissent, selon les Tattvas, d’une part, Manas (le mental) et d’autre part les cinq sens (« buddhindriya« ) et les cinq facultés d’action (« karmendriya« ). Ce sont ces cinq sens et ces cinq facultés d’action qui sont en lien direct avec Ahamkara et qui viennent en quelque sorte alimenter cette perception d’un « je » individualisé, séparé. Le sens et les facultés d’actions sont donc les portes qui permettent via le manas (le mental) à l’Ahamkara (le « je ») d’être en contact avec le monde et donc de ressentir, d’éprouver des sensations et également des émotions que le « manas » (le mental) s’efforce rapidement de traduire, de juger comme bonnes ou mauvaises, car le manas comprend outre la raison, la mémoire et l’imagination.

Donc ce « je » est ce qui veut vivre, ressentir les choses qu’il juge « bonnes » et fuir les choses qu’il juge « mauvaises ». C’est de là que naissent le désir de posséder, de jouir, de s’opposer aux autres, ainsi que toutes sortes de réactions telles que la colère, la jalousie, la volonté de domination etc.

Dans ce contexte, lâcher prise revient à dire de mettre manas en pause d’une certaine façon, afin de ne plus anticiper, imaginer ce qu’il peut en être du plaisir ou du déplaisir, de la jouissance ou de la souffrance. Cela signifie accueillir les sensations, les émotions, les voir pour ce qu’elles sont, mais ne pas s’y agripper.

On connaît bien cela quand on pratique le yoga. Dès lors qu’on aborde telle posture particulièrement difficile ou inconfortable, soudain notre esprit nous dit qu’on va ne pas être bien, que ça va être difficile, et nous incite à sortir de la posture.

Or, l’ego, plus qu’une réaité figée est un processus. Ahamkara signifie littéralement « fabrication du soi ». Autrement vous et moi, tout être humain se fabrique son « moi ». Le terme important ici c’est « fabriquer ». Et si l’on perçoit l’Ahamkara comme un processus, on ne peut plus le percevoir comme une entité.

L’ego, l’ahamkara, est quelque chose de nécessaire car il permet d’avoir conscience de son individualité et il s’inscrit en cela dans le processus de création de manifestation de la matière par la diffusion et la division de la Prakriti. Mais s’il n’est pas une entité, il ne saurait en aucun cas représenter la véritable nature de l’humain.

A ce stade, yoga et bouddhisme s’éloignent un peu. Pour le yogi, la véritable nature de tout être humain, c’est le « Soi » (avec une majuscule), vers lequel il importe de retourner en abandonnant la multiplicité, la dualité pour retourner à l’unité. Pour le bouddhisme, il n’y a tout simplement pas de « je » : Anatta. Et le bouddhisme ne dit rien quant à l’existence d’une divinité ou de divinités suprêmes, ce n’est pas son propos. Quoi qu’il en soi, être capable de percevoir cette réalité selon laquelle le « moi, le « je », l’ego n’est pas une réalité, pas une entité, que ce soit sur le chemin du yogi ou sur celui de la méditation bouddhiste, est la seule façon d’avancer.

Antakarana pour les yogi, c’est à dire la conscience d’appartenir à un tout unique, passe nécessairement par le moment où le mental va lâcher l’attachement à la division pour percevoir l’unité.

Pour les bouddhistes, être conscient d’anatta, du « non-soi » ou « non-je » est le seul chemin qui permette de laisser aller l’attachement aux sensations et émotions pour demeurer dans la conscience de l’instant présent et voir le dhamma tel qu’il est. Le seul chemin qui, passant par le détachement de tout désir, va permettre de devenir un Arahant et de ne pas renaître dans le flux du samsara.

Voilà donc dans quel contexte s’inscrit cette notion de « lâcher prise ». Nous sommes loin d’une notion « new age » de bien-être, d’abandon ou de je ne sais quoi. Lâcher prise suppose de savoir ce qu’il en est du processus de fabrication du moi, des sensations et des émotions, de savoir ce qu’il en est de notre attachement à ces émotions ses sensations, à nos désirs, pour connaissant la véritable nature du « je » être capable de lâcher tout cela, de s’en détacher.

Pour le dire autrement, « lâcher prise » suppose un savoir. Non pas un savoir livresque, mais un savoir né de l’expérience, elle-même produite par l’observation de nos réactions de nos désirs, de nos aversions et de leur processus de fabrication. L’ennemi du progrès spirituel que la notion de lâche prise contient relève de l’ignorance (« Avidiya » ou « Avijja »).

Cette connaissance par l’expérience et l’observation soutenue, nous pouvons l’acquérir par la pratique. Cette pratique peut être celle des asanas. Pour cela il faut pratiquer en conscience en portant une grande attention sur nos sensations, nos émotions et les réactions de notre mental. Mais il peut aussi s’agir d’autres pratiques telle que le yoga nidra ou la méditation vipassana, qui permettent d’affiner la conscience et d’observer les mouvements du mental et comment les émotions, sensations ou autres sont produites pour être capable de mieux s’abstraire de notre propension à nous attacher.

Alors, la prochaine fois que vous pratiquerez, pensez à éveiller votre conscience, à l’exercer pour repérer vos attachements et commencer, doucement, progressivement à vous en libérer, à « lâcher prise ».

Lâcher prise c’est donc s’autoriser à ne plus porter le fardeau de nos attachements, de nos désirs et de nos aversions. Un beau programme, non ?

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